Composición abstracta en azules y verdes, con líneas finas y formas geométricas, en el artículo sobre Ràfols-Casamada.

Albert Ràfols-Casamada : couleur, poésie et peinture abstraite

Joel Mejias

Dans certaines peintures d’Albert Ràfols-Casamada (Barcelone, 1923-2009), une bande bleue, un plan ocre ou une ligne à peine esquissée suffisent à évoquer l’étendue d’un paysage. Nul besoin de reconnaître une montagne ou une pièce pour en percevoir la lumière : l’espace naît des rapports entre les couleurs, de leurs limites et des vides qui les séparent.

Peintre, poète et enseignant, Ràfols-Casamada est parvenu à l’abstraction sans rompre entièrement avec l’expérience quotidienne. Sa formation à Barcelone, ses années parisiennes et sa découverte de la peinture de Matisse et de l’expressionnisme abstrait américain ont contribué à cette évolution. Cet article retrace sa biographie, les œuvres qui permettent de suivre son style et sa contribution à EINA. Il aborde également un aspect important pour les collectionneurs : son travail de lithographe et ses autres œuvres sur papier.

Albert Ràfols-Casamada : formation et premières années à Barcelone

Albert Ràfols-Casamada est né à Barcelone en 1923. Son père, le peintre Albert Ràfols i Cullerés, l’a initié au dessin et à l’observation du paysage. Il a donc grandi parmi les tableaux et le matériel de peinture, mais aussi dans une ville dont la vie culturelle avait été profondément bouleversée par la guerre civile espagnole et l’après-guerre.

Il a commencé des études d’architecture en 1942 et fréquenté l’Acadèmia Tàrrega de Barcelone. Il a finalement décidé de se consacrer à la peinture. Ses premiers travaux témoignent encore d’un lien avec le paysage, la figure et les enseignements du postimpressionnisme, tandis que son intérêt pour la construction de l’espace annonce des préoccupations qui réapparaîtront dans sa période abstraite.

En 1946, il a rejoint le groupe Els Vuit, l’une des initiatives qui ont contribué à relancer la vie artistique de Barcelone après la guerre. Il y a rencontré Maria Girona, également peintre, qui deviendra sa compagne. Tous deux ont participé au rétablissement d’un dialogue avec l’art moderne européen, à une époque où l’accès aux expositions, aux livres et aux débats internationaux n’était pas toujours aisé.

Son rapport à l’architecture n’a pas disparu de sa peinture lorsqu’il a abandonné ses études. Dans certains tableaux ultérieurs, on peut observer une attention constante aux limites, aux divisions du plan et aux proportions entre espaces ouverts et fermés. Il s’agit d’une affinité formelle perceptible dans l’œuvre, plutôt que d’une explication unique de son style.

Paris : quatre années décisives pour sa formation

En 1950, il a obtenu une bourse du gouvernement français et s’est installé à Paris, où il a vécu et travaillé jusqu’en 1954. La ville lui a permis d’étudier directement des œuvres et des courants qu’il connaissait jusqu’alors surtout par les publications et les informations qui parvenaient à Barcelone.

Durant cette période, il s’est intéressé à la peinture d’Henri Matisse, aux apports de Picasso et de Braque ainsi qu’aux différentes voies de l’abstraction européenne. Ses œuvres du début des années cinquante conservent des références figuratives, mais accordent une importance croissante aux relations entre couleur, formes et surface.

Le séjour parisien n’a pas provoqué de changement de style instantané. Cette évolution se comprend mieux comme un processus : les objets conservent d’abord leur présence, puis se simplifient et entrent en relation par de larges zones colorées, avant de céder le premier rôle à l’espace pictural lui-même. Cette transformation constitue l’un des aspects les plus intéressants de son parcours.

La biographie publiée par le MACBA documente sa formation, sa période française et l’importance que Matisse et l’expressionnisme abstrait américain prendront dans ses recherches chromatiques. Elle offre un point de départ utile pour comprendre une évolution plus complexe que la simple opposition entre figuration et abstraction.

Du paysage à l’abstraction : le style de Ràfols-Casamada

À partir de la seconde moitié des années cinquante, Ràfols-Casamada a élaboré un langage abstrait de plus en plus reconnaissable. Au lieu de représenter un paysage par des arbres, des maisons ou des montagnes, il pouvait en suggérer l’étendue à travers une bande horizontale, un changement de température chromatique ou la rencontre de deux surfaces.

Ses peintures associent champs de couleur, lignes discrètes, transparences et rapports géométriques, rarement perçus comme un système rigide. Les bords semblent souvent légèrement décalés ou ouverts. Un petit signe peut rompre l’uniformité d’une surface ; une ligne ténue peut indiquer une profondeur sans recourir à la perspective.

L’artiste a connu l’art informel et l’expressionnisme abstrait, mais a développé une sensibilité différente de la peinture fortement matiériste de certains de ses contemporains. Ses recherches se sont concentrées de plus en plus sur la couleur comme moyen d’organiser l’espace. L’influence de la peinture américaine, notamment après une exposition découverte à Madrid en 1958, a élargi ses possibilités formelles sans effacer ses références méditerranéennes.

Sa peinture ne perd jamais tout à fait son lien avec la réalité. Elle conserve la mémoire d’un intérieur, d’une fenêtre ou de la lumière d’un lieu. Ses compositions peuvent ainsi sembler familières même lorsqu’elles ne présentent aucun objet reconnaissable. L’abstraction sert à concentrer une expérience, sans nécessairement la nier.

La fenêtre, l’intérieur et la lumière

La fenêtre est l’un des motifs récurrents de l’univers de Ràfols-Casamada. Sa structure permet de diviser une surface tout en suggérant un rapport entre intérieur et extérieur. Elle apparaît parfois sous une forme reconnaissable ; ailleurs, elle se réduit à un cadre, une ligne ou une modification dans la répartition de la couleur.

La lumière méditerranéenne est souvent évoquée à propos de sa peinture. Il convient de la comprendre comme un rapport entre tons, luminosités et espaces que l’artiste a exploré durant des décennies, plutôt que comme une formule applicable à tous ses tableaux. Les bleus, les terres, les gris et les blancs peuvent évoquer des paysages, mais leur fonction première est de construire une composition autonome.

Des œuvres intitulées Blau profund, Homenatge a Schönberg, ainsi que les nombreuses compositions évoquant des intérieurs et des paysages, permettent de suivre cette recherche à différentes époques. Les catalogues de musées et de collections publiques, comme ceux du Museo Patio Herreriano et de la Fundació Suñol, révèlent la variété de ses techniques et de sa palette.

Les œuvres de Ràfols-Casamada : une évolution à suivre dans les musées

Pour comprendre le passage de la figuration à l’abstraction, il est utile d’observer des œuvres dont la date et la technique sont documentées. Le MACBA et le Museo Reina Sofía conservent des pièces qui permettent de mettre en relation différentes étapes de son parcours.

Blau profund (1959) et Gener 61 (1961)

Parmi les œuvres documentées par le MACBA figurent Blau profund, de 1959, et Gener 61, de 1961. Elles témoignent de sa première période abstraite, lorsque la couleur et l’organisation des plans prennent une place prépondérante. Leurs titres conservent des liens avec une expérience sensible — une profondeur, un mois de l’année — qui ne disparaissent pas lorsque la représentation figurative s’efface.

Durant ces années, la peinture abstraite américaine est également entrée dans son horizon : l’artiste lui-même a rappelé l’impact d’une exposition organisée à Madrid en 1958. Sa réponse a consisté à explorer plus librement la couleur comme structure de l’espace, plutôt qu’à copier des modèles.

Octubre al jardí (1981) et Jardí d'agost (1982)

Le Museo Reina Sofía conserve Octubre al jardí, un diptyque à l’huile de 1981 mesurant 162 × 264 cm. L’année suivante, Ràfols-Casamada a réalisé Jardí d'agost, une acrylique sur toile de 146,7 × 229 cm conservée au MACBA.

Les deux titres évoquent le jardin et le passage des saisons. Au sommet de sa maturité abstraite, le peintre continuait à employer des mots liés au paysage et à la mémoire d’un lieu. La différence de technique rappelle aussi que son exploration de la couleur ne dépendait pas d’un seul matériau.

Interiors 9 (1982) : le langage du peintre dans une lithographie

L’estampe occupe également une place dans ce parcours. Le MACBA documente Interiors 9, une lithographie sur papier de 76 × 56 cm réalisée en 1982. Cette pièce permet de retrouver, dans le domaine de l’estampe, l’un de ses intérêts récurrents : l’espace intérieur.

Une lithographie originale n’est pas une simple reproduction photographique d’un tableau. Son procédé, son édition, sa signature et son état de conservation demandent une étude spécifique, notamment lorsqu’il s’agit d’évaluer une pièce pour le marché de l’art.

Une peinture en dialogue avec la poésie

Ràfols-Casamada n’était pas un peintre qui écrivait occasionnellement. La poésie et la réflexion sur l’art occupaient une place importante dans sa vie. Il a publié des recueils de vers, des journaux et des essais, et a parfois intégré l’écriture à des projets visuels. Cette double activité éclaire l’économie expressive de ses tableaux.

En poésie, un blanc ou un mot choisi avec soin peuvent modifier le sens d’un vers. Il se passe quelque chose de semblable dans sa peinture avec une ligne ou une tache de couleur. Cela ne signifie pas que chaque tableau puisse se traduire en poème, ni l’inverse. Les deux langages partagent une attention aux pauses, à la mémoire, au rythme et aux sensations.

Parmi ses livres figurent Angle de llum (1984), El color de les pedres (1989) et le recueil Signe d’aire: obra poètica, 1939-1999 (2000). Il a également écrit sur la peinture et participé à des projets d’illustration littéraire. L’Associació d’Escriptors en Llengua Catalana documente cet aspect de son parcours, souvent moins connu que ses toiles.

Le lien entre poésie et peinture ne doit pas devenir un lieu commun sur « l’artiste sensible ». Ce qui distingue son travail, c’est la discipline avec laquelle il ramène une expérience visuelle à quelques éléments. Dans ses meilleures compositions, cet équilibre entre simplicité apparente et précision produit une image qui retient le regard.

EINA et le renouvellement de l’enseignement artistique

La contribution de Ràfols-Casamada à la culture catalane ne s’est pas limitée à la création d’œuvres. Il a fait partie de l’équipe fondatrice d’EINA en 1966 et en est devenu le premier directeur en 1967. Cette école d’art et de design défendait un enseignement ouvert aux différentes disciplines et au dialogue entre création, pensée et pratique.

Ses fonctions d’enseignant et de responsable pédagogique ont fait de l’éducation un autre volet de son activité intellectuelle. La réflexion sur la couleur, la forme et la perception, présente dans ses tableaux et ses textes, trouvait une application directe en classe. EINA est devenue un lieu important du renouvellement des études d’art et de design à Barcelone.

Son programme d’enseignement de la couleur abordait les fondements de la vision, l’expression graphique et l’étude des signes. Durant l’année scolaire 1968-1969, ses élèves ont réalisé un Environament experimental associant lumières, volumes, textures et sons. En 1973, un autre projet collectif, Super collage, proposait de construire un collage dans lequel on pouvait entrer. Ces expériences, consignées dans la documentation historique d’EINA, montrent combien sa réflexion sur la couleur dépassait la surface du tableau.

L’enseignement était ainsi une autre manière d’étudier les changements de notre perception lorsque se modifient les rapports entre formes, matériaux ou tonalités. Son travail de directeur et de professeur a contribué au renouvellement des études d’art et de design à Barcelone.

Prix, expositions et reconnaissance

En 1980, il a reçu le Premio Nacional de Artes Plásticas espagnol. Il a ensuite obtenu la Creu de Sant Jordi (1983), la Légion d’honneur française (1991) et le Premi Nacional d’Arts Visuals de Catalunya (2003). Ces distinctions permettent de situer la réception de son parcours, également marqué par une présence durable dans les musées et les collections.

Le MACBA lui a consacré l’exposition Albert Ràfols-Casamada. 1953-2001, présentée du 22 mars au 20 mai 2001. Elle réunissait près d’une centaine de pièces : peintures, dessins, collages, sculptures, poèmes visuels et documents. Son ampleur montre pourquoi l’artiste ne peut être étudié uniquement à travers ses toiles.

Ràfols-Casamada est mort à Barcelone en 2009. Son parcours traverse une grande partie des transformations de la culture visuelle catalane du XXe siècle, depuis les premières expériences figuratives de l’après-guerre jusqu’à une abstraction qu’il a continué à développer avec une cohérence personnelle pendant des décennies.

Peintures et estampes de Ràfols-Casamada : que regarder ?

On peut commencer par une observation simple : la répartition des couleurs. Où la lumière se concentre-t-elle ? Que se passe-t-il aux limites de chaque plan ? Une ligne joue-t-elle le rôle d’un cadre ou d’un horizon ? Ces questions sont plus utiles que la recherche d’un paysage caché dans toutes ses compositions.

Pour collectionner, il est important de distinguer peinture originale, dessin et estampe. Pour les estampes, il faut identifier la technique, les données d’édition, la numérotation lorsqu’elle figure et la nature de la signature. Une signature manuscrite n’équivaut pas à une signature imprimée à partir de la matrice. Une toile et une lithographie peuvent partager des thèmes et un langage visuel sans avoir nécessairement les mêmes références de marché.

Il est également utile d’examiner la documentation : provenance, étiquettes d’expositions, inscriptions et références dans des publications. Sur une œuvre sur papier, on prêtera attention aux taches, aux altérations ou aux restaurations éventuelles ; sur une toile, au support et à la stabilité de la surface picturale. Une date, une technique ou une signature isolées ne suffisent pas à établir la valeur financière d’une œuvre.

L’œuvre de Ràfols-Casamada bénéficie d’une présence reconnue dans les institutions artistiques, mais l’évaluation d’une pièce particulière exige des comparables adaptés et un examen rigoureux. Il faut distinguer les prix affichés par les galeries des résultats effectifs des ventes aux enchères, comme pour tout artiste.

Une peinture construite avec la lumière et la mémoire

Le parcours d’Albert Ràfols-Casamada montre que l’abstraction ne s’éloigne pas nécessairement de la vie quotidienne. Ses tableaux partent souvent d’expériences familières — un intérieur, une fenêtre, la lumière d’un paysage — qu’il transforme en rapports de couleur et d’espace. Le résultat peut paraître simple, mais il repose sur une longue recherche consacrée à la construction d’une image sans dépendre de la représentation littérale.

Son importance tient aussi à la continuité entre les différentes facettes de son activité. Peinture, poésie et enseignement sont des voies qu’il a suivies avec une attention constante, dans un contexte culturel qu’il a contribué à transformer. Pour poursuivre la découverte de la peinture catalane contemporaine, consultez notre collection de peinture catalane et l’index des artistes du Taller.

Sources et bibliographie sélective

Les informations biographiques et les dates ont été recoupées auprès d’institutions spécialisées ; les références aux œuvres proviennent des notices des musées.

Pour approfondir ce contexte, découvrez notre sélection de peinture catalane .

Retour au blog